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Retour sur un auteur encensé par les uns, conspué par les autres et inspirateur de beaucoup... Une vie à la hauteur des légendes qui courent à son sujet... Peu d'auteurs ont inspiré autant de légendes 'urbaines' qu'Edgar Allan Poe; et pourtant la réalité de sa vie fut parfois bien plus noire que ne pouvaient l'être les légendes faites sur son compte... Avant même la naissance, l'ombre noire de la faucheuse planait sur sa tête, jugez plutôt : Des parents comédiens et tuberculeux, une mère qui - veuve à l'adolescence - et remariée à David Poe, mettra au monde 3 enfants et mourra sur scène – parfaite incarnation d'Ophélie et de Juliette – à l'âge canonique de 24 ans. Orphelin de mère à 2 ans, le petit Edgar Poe se retrouve très vite seul au monde lorsque son père – comédien dont le talent fut détruit par son alcoolisme notoire - disparaît quelques mois plus tard. Une étincelle de lumière jaillit alors dans la vie de l'enfant par le biais de Frances Allan, femme d'un riche marchand d'origine écossaise qui le recueille. Sa vie aurait alors pu être celle d'un futur jeune héritier américain mais c'était sans compter avec l'acharnement de la fatalité... Le jeune Poe a hérité de ses parents un caractère fier, une intelligence hors du commun, un physique athlétique et une sensibilité rare... une qualité a double tranchant qui le mènera souvent au bord de la mélancolie profonde... à noyer – comme son père - ses angoisses et sa tristesse dans l'alcool. Sa sensibilité va d'ailleurs s'éveiller très tôt car les Allan déménagent en 1815 vers l'Ecosse profonde – paradis des fantômes, des châteaux hantés et des landes embrumées – où le jeune Edgar fait montre d'une scolarité irréprochable et d'un tempérament de dictateur envers ses petits camarades de classe. De retour aux Etats-Unis 5 ans plus tard, Edgar poursuit ses prometteuses études; tout d'abords à l'école anglaise classique de Richmond puis, à l'université de West Range – véritable Oxford des Etats-Unis - où son quotidien est rapidement mis à mal par les maigres revenus que lui envoie son tuteur. De querelles en disputes les choses s'enveniment entre le tuteur et son pupille et Edgar quitte le foyer familial tout en publiant son premier recueil de poèmes et en s'engageant dans l'armée sous un pseudonyme. En 1829 la mort de sa bienfaitrice, Madame Allan, voit le rapprochement des deux hommes... un rapprochement bien fragile puisqu'en 1831, c'est la rupture définitive avec son tuteur qui vient de se remarier et se retrouvera bientôt père de trois garçons... fermant définitivement la voie de la succession à notre jeune auteur en mal d'argent. 1829 est décidément une année charnière, puisqu'elle voit l'installation d'Edgar chez la soeur de son père, elle-même mère d'une ravissante enfant, Virginia... une enfant que son cousin va épouser bien vite... secrètement en 1835 puis, légalement, en 1836 alors que la mariée vient juste d'atteindre ses 14 ans! la ville de Baltimore est alors de 1831 à 1835 le berceau de son amour pour Virginia et de ses débuts en tant qu'écrivain : une période d'intense création littéraire et de non-moins intense dénuement où prédominera néanmoins l'allégresse et la sobriété... Le déménagement vers Richmond en 1835 - où Edgar est embauché au sein du Southern Literary Messenger - marque un tournant dans sa carrière, car il fait montre d'un véritable talent de critique qui fait grimper les ventes du magazine en flèche... Mais, l'ombre de la faucheuse n'a pas lâché son emprise et rapidement ses angoisses persistantes, ses migraines à répétition, son insomnie chronique et son inquiétude quant à la précarité de ses revenus le poussent à trouver refuge dans l'alcool et ses excès... qui aboutiront à son limogeage en 1837. De fait, le sort s'acharne sur notre auteur puisque sa femme bien-aimée – tuberculeuse comme l'était ses parents – est victime d'une hémorragie à la gorge pendant une séance de chant en 1842. Suivront alors 5 douloureuses années où l'alcoolisme et la dépression d'Edgar évolueront proportionnellement à la maladie de Virginia qui décédera le 30 janvier 1847 à l'âge de 26 ans. Les deux dernières années de Poe vont alors défiler comme un cauchemar entre passions subites, fiançailles déclarée un jour et annulée le lendemain, delirium tremens et composition de ses plus magistraux poèmes dont l'exceptionnel "Annabel Lee". Découvert alors qu'il errait de part les rues de Baltimore, Edgar Allan Poe est finalement admis au Washington Hospital où il décédera quelques jours plus tard après avoir prononcé ses mots : "que Dieu prenne en pitié ma pauvre âme". Il avait tout juste 40 ans.
Du Fantastique au Grotesque, voyage au pays de 'l'imaginable' d'un des fondateurs de la littérature américaine...
"Je n'écris pas que des horreurs. Si, dans beaucoup de mes créations, la terreur est le thème, je maintiens que cette terreur n'est pas de l'Allemagne, mais de l'âme. Que j'ai déduit cette terreur de ses sources légitimes, et que je l'ai menée jusqu'à ses résultats légitimes." Lorsque la vocation littéraire de Poe se dévoile en 1827 et que son tuteur le somme de trouver un emploi et d'arrêter de manger "Le pain de la paresse", Poe est d'ores et déjà un jeune homme marqué par les épreuves et profondément troublé par la dualité humaine, par son profond besoin de perversité : "je le pendis avec des larmes plein mes yeux, - avec le plus amer remords dans le coeur ; - je le pendis, parce que je savais qu'il m'avait aimé, et parce que je sentais qu'il ne m'avait donné aucun sujet de colère ; -je le pendais parce qu'en faisant ainsi je commettais un péché," (Le Chat noir) Mais avant d'évoquer ce genre Fantastique pour lequel notre auteur est si connu, il me semble bon de préciser qu'Edgar Allan Poe fut – avant tout - un travailleur acharné. Un auteur exigeant et pointilleux quant à la qualité technique d'une oeuvre. Il était particulièrement pénétré par la nécessité – dans l'écriture – d'une profonde exigence artistique. Exigence que l'on retrouve à travers le choix des images et la beauté des mots utilisé par notre auteur : "Quant à la beauté de la figure, aucune femme ne l'a jamais égalée. C'était l'éclat d'un rêve d'opium, - une vision aérienne et ravissante, plus étrangement céleste que les rêveries qui voltigeaient dans les âmes assoupies des filles de Délos."(Ligeia) Ses textes font d'ailleurs montrent d'une profonde érudition et d'une grande richesse littéraire; pour preuve, la quasi-perfection de la forme et la sonorité lancinante et rigoureuse (et intraduisible) des deux poèmes "Le Corbeau" et "Annabel Lee" : deux chefs-d'oeuvre de la littérature américaine qui ont inspiré des générations de poètes. A travers cette exigence et cette recherche, on sent poindre chez cet auteur – intellectuellement européen – un profond désir de mettre à mal les carcans moraux de la littérature américaine naissante. Des carcans hérités des : 'Pilgrim fathers' (pères fondateurs de la nation américaine) qui ont posé les bases d'une société qui évoluera très peu : totalement contradictoire, mêlant le puritanisme le plus arriéré à des accès libertaires délirants... Poe n'aura alors de cesse de dénoncer ces contradictions car la littérature américaine de ce milieu du XIXème siècle étouffe sous les même carcans rigides que la société elle-même. Poe est à la fois un précurseur et un parfait représentant des hommes du XIXème siècle et il va traduire tout sa modernité et ses angoisses à travers sa prédilection pour l'imaginable : "l'intense représentation du possible"... dans une graduation qui n'est certainement pas sans être influencée par les drames de sa vie créant en cela un nouveau genre littéraire à part entière. Si le Fantastique est perturbant, c'est que son intrigue évolue lentement vers l'indicible... Ses nouvelles sont tout d'abord ancrées dans une banale réalité et les récits débutent paisiblement et – souvent – par des remarques d'ordre scientifique car notre auteur était aussi friand des progrès de la science que notre célèbre Jules Verne.
"personne n'est moins exposé que moi à se laisser entraîner hors de la sévère juridiction de la vérité par les feux follets de la superstition." (Manuscrit trouvé dans une bouteille) L'intrigue s'installe alors et Poe – dont la technique littéraire était de commencer par la fin et de trouver ensuite les mécanismes les plus ingénieux pour entraîner le lecteur vers le dénouement final – pose ça et là quelques touches de 'bizarre' dans le récit: un grincement aigu, une angoisse persistante, le vent, le reflet d'un manoir dans un étang, un regard pénétrant et décalé... "Un sentiment pour lequel je ne trouve pas de mot a pris possession de mon âme (...) ce monde-là ne veut pas voir." (Manuscrit trouvé dans une bouteille) Peu à peu ces touches s'intensifient et la peur, puis la terreur s'empare du lecteur qui se retrouve soudainement pris dans les filets d'un récit fantastique. Récit d'autant plus prenant que le point final en est rarement un... il n'y a pas d'issue à la terreur dans les textes de Poe... ou si peu... "oh ! horreur sur horreur ! (...) et à travers le mugissement, le beuglement et le détonement de l'Océan et de la tempête, le navire tremble, - ô Dieu ! – il se dérobe, - il sombre !" (Manuscrit trouvé dans une bouteille) Renforçant encore cet aspect, le talent de Poe exulte dans ses récits 'gothique' où sa fascination morbide pour la mort et tout ce qui s'y rattache fait merveille. Dans ce domaine particulier, l'image de la douce et mystérieuse jeune femme arrachée à la vie par la fatalité, le destin ou la jalousie des dieux est un thème récurrent et magistralement orchestré dans l'oeuvre de Poe. Ligeia, Bérénice, Eléonora, la femme au portrait ovale ou Morella sont autant d'ombres blafardes qui – tantôt flottantes dans leurs suaires, tantôt rigides dans leurs bières - peuplent longtemps les rêves et les cauchemars des lecteurs par le biais de leurs pâles sourires ou de leurs regards perçants... "Les lèvres livides se tordaient en une espèce de sourire, et à travers leur cadre mélancolique les dents de Bérénice, blanches, luisantes, terribles, me regardaient encore avec une trop vivante réalité." (Bérénice) Plus étonnante et pourtant tout autant pénétrante, est l'ironie présente dans une grande partie de ses textes. Une ironie qui est si profondément décalée que loin d'alléger le fantastique de l'oeuvre, elle renforce au contraire sa noirceur ou son grotesque par un mélange savant de parodie ou d'illusion. Enfin, ces quelques lignes dédiées à Poe ne seraient pas complètent si nous n'évoquions pas l'intense fascination de notre auteur pour le combat entre la lumière et les ténèbres... combat inégal et souvent – chez Poe – marqué par le triomphe des ténèbres comme c'est le cas dans l'île de la fée : "Elle navigua de nouveau de la lumière vers l'obscurité, - qui s'approfondissait à chaque minute, - et de nouveau son ombre, se détachant, tomba dans l'ébène liquide et fut absorbée par les ténèbres.(...) à chaque fois qu'elle émergeait dans la lumiére, il y avait plus de chagrin dans sa personne, et elle devenait plus faible, et plus abattue, et plus indistincte;" Et là aussi, l'art de Poe a cela de magistral qu'en évoquant la noirceur d'une âme que rien – à la base – ne prédestinait au mal, il nous force à regarder au plus profond de nous-même et nous pousse à nous poser cette terrible question : "et si, un jour, moi aussi je basculais vers le mal ?". Des extraordinaires aventures du Chevalier Dupin à la terreur de la chute de la maison Usher en passant par le grotesque de l'ange du Bizarre, je vous laisse donc face à face avec ce maître de la terreur dont les récits lancinants vous poursuivront. Ayez juste - en refermant ses livres – une pensée pour le repos de l'âme d'un homme qui – comme le disait Baudelaire : "a beaucoup souffert pour nous".
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Edgar Allan Poe : "Nouvelles Histoires extraordinaires", Editions Le Livre de Poche - Code EAN : 9782253004332, Prix : 4 € "Histoires grotesques et sérieuses", Editions Le Livre de Poche - Code EAN : 9782253011071, Prix : 5 €
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