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L'homme est ambigu, jugez plutôt. Né au Havre en 1737, il fut dés l'enfance attirée par la nature et l'immensité des flots. Son biographe, M. Aimé-Martin explique qu'il lia très tôt des rapports fraternels avec les animaux et la nature et qu'à 9 ans il entreprit de devenir Hermite... durant quelques heures ! Néanmoins, il s'embarqua à l'âge de 12 ans avec son oncle en direction de la Martinique d'où il revint profondément déçu des colonies et horrifié par l'esclavage. Après des études de mathématiques, il fut envoyé dans différents postes comme ingénieur du roi : Malte, la Hollande, la Pologne, l'île de France (île Maurice) et la Russie où son caractère capricieux, intéressé et pédant ne fut guère apprécié. De retour à Paris à 34 ans, il y vivra misérablement jusqu'à sa rencontre avec J.J. Rousseau – dont il deviendra l'un des plus fidèles disciples – et qui le poussera à l'écriture. Il publie tout d'abord – sous formes de lettres – Le Voyage à L'Isle de France (1773) où l'on distingue déjà son talent descriptif qui ravira les lectures de Paul et Virginie. Dix ans plus tard, en 1784, il réitère avec ses Etudes de la nature – plus que fortement inspiré des thèses de Rousseau - qui obtient un vif succès auprès de ses contemporains.
Ce succès , et son arrivisme (il fut tour à tour royaliste, révolutionnaire et fervent défenseur de Napoléon) lui permettront ainsi d'être nommé intendant du jardin des Plantes en 1792 et professeur de morale républicaine en 1794. Il recevra même la légion d'honneur en 1806. Il est étonnant de noter qu'un homme dont le succès est venu d'un ouvrage prônant la vertu et la tolérance fut lui-même si éloigné de son vivant des vertus qu'il disait professé : égoïste et, comme l'écrivait Sainte-Beuve "atteint de quelque manie et marqué de mesquinerie et de petitesse". Ou peut-être l'aigreur était-elle le prix à payer pour une âme trop exaltée et à la recherche perpétuelle d'une terre idéale. Paul et Virginie : la beauté d'un amour dominé par la vertu Mais laissons là l'homme pour aborder ce texte empreint de douceur et d'exotisme. B. de Saint-Pierre a l'oeil du naturaliste allié à celui d'un artiste. Son texte foisonne de détails et de la richesse de l'Ile de France mais il ne se perd jamais dans des descriptions inutiles. Tout comme les tableaux de la confrérie Pré-Raphaelite, il coordonne les détails picturaux vers un ensemble harmonieux tout à la gloire de la beauté de la nature et à travers elle, du créateur. Le texte est remplit d'exemples montrant la prépondérance de la vertu issue d'un contact constant avec la nature à l'opposé de la médiocrité et de corruption de la vie en société. Les mères de Paul et de Virginie représentent deux femmes trahit par les hommes et la bienséance qui trouvent toutes deux refuges aux colonies. Ne disposant que de peu de biens et ayant vécut de semblables déconvenues, elles deviennent amies et décident de s'en remettre entièrement à Dieu en vivant des produits de la terre sans se lier outre mesure avec les autres habitants de la colonie si ce n'est un Hermite, le conteur de cette histoire. Paul et Virginie sont donc élevés comme frère et soeur au coeur d'une nature bienveillante, édulcorée et exotique qui n'est pas sans rappeler le jardin d'Eden. Dès lors, leurs esprits non-corrompus par les vices inhérents à la société des hommes font d'eux des être vertueux et bons dont le seul souci est le bien-être d'autrui. On retrouve ici toutes les thèses chères à Rousseau sur l'état d'innocence et sur l'éducation fondée non sur les principes de la vie en société mais découlant d'une vie naturelle. Le malheur arrive d'ailleurs par la vieille tante riche restée en France et qui se prend soudainement d'affection pour Virginie au point de la vouloir auprès d'elle. Virginie, être pur s'il en est, se retrouve alors au coeur de la corruption de la vie parisienne. La douleur d'être séparée des siens et de ne pouvoir faire le bien – rendant dès lors sa vie inutile - transparaît alors cruellement au travers de la seule lettre qu'elle parvient à envoyer à sa mère. Malgré la tragédie qui achève cette oeuvre, la récompense d'une vie de vertu entièrement remise entre les mains du créateur se révèle à la fin de l'ouvrage avec l'envol de Virginie et des siens vers un paradis amplement mérité et le désespoir de ceux qui se retrouvent privés de leurs bontés. De même B. de Saint-Pierre, en véritable moraliste, dépeint l'agonie de la tante par qui le malheur est arrivé et qui se retrouve aux prises avec l'enfer sur terre. On a beaucoup conspué le style souvent 'ampoulé' de l'auteur, ses digressions inutiles et ses paradoxes (en particulier en ce qui concerne les livres tour à tour encensés et critiqués) mais il nous faut replacer l'auteur dans son contexte. Epris d'absolu le but avoué de l'auteur – au coeur d'une société corrompue et bientôt remise en question par la révolution de 1789 – n'est rien de moins que de dénoncer les abus de pouvoirs et la force du retour à une vie naturelle. Une gageure ? Certainement mais qui nous permet de disposer désormais d'un texte émouvant d'une grande beauté et qui ne laissera personne insensible.
Jacques Henri Bernardin de Saint-Pierre, "Paul et Virginie", Classique Bordas - Code EAN : 9782040282943, Prix : 5 euro
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